Fictions ...

Merci à Monsieur Jacques Heurtier, Président et Directeur de l'ANFG (Association Nationale de

Formation en Gérontologie) de nous adresser des fictions sur des thèmes asses proches des enseignements de l' ANFG:

L'idée: parler "au coeur" et non plus seulement à "l'esprit".

En effet, dans nos métiers il ne suffit pas de savoir décrire ou expliquer: il faut savoir raconter pour optimiser l'efficacité du discours.

C'est le seul moyen de passer du savoir-faire au faire-savoir.

Aphorismes: 2018.06.13

 

Madame, Monsieur,

Il est parfois difficile d’exprimer ce que l’on veut dire en peu de mots.

La vertu des aphorismes est donc celle-là.

Nous vous proposerons donc, de temps à autre, quelques maximes en espérant qu’elles pourraient vous être utiles.

Bien cordialement,
Jacques HEURTIER
Président et Directeur de l’ANFG


En EHPAD, les remarques (parfois acerbes) des visiteurs ne devraient pas nous blesser mais plutôt nous alerter…



Ceux mus par un irrépressible besoin de justice sont parfois mal avisés et peuvent troubler une équipe en distribuant bons et mauvais points. Une enfance dans l’indifférence en est souvent la cause…



Quels que soient nos sentiments, c’est la manière dont ils inspirent notre conduite qui importe.



En Alzheimer, derrière une plainte récurrente, quelle qu’elle soit, il y a toujours une question non résolue.


 

« EHPAD bashing » : Juges, bourreaux, imprécateurs, en lieu et place d'autrui, méfions-nous des indignations et des "bons sentiments"... La bienveillance c’est aussi de laisser des chances avant que de condamner, non ?

Paroles de vieux (imaginaires):  2018.05.30

 

 

Vous ne savez pas ce que c’est d’être très vieux…
Et tant mieux car ce n’est pas une sinécure.

Vous nous croyez triste : ce n’est que le poids du temps qui tire vers le sol notre peau et nos muscles….
Vous croyez nos yeux vides : mais non, la lumière est juste à l’intérieur et une demi-obscurité nous sied bien…

Notre corps se vide d’énergie et nous la retenons comme un souffle…
Nous nous plaignons : oui, mais vous le faites encore davantage pour nous…

Et puis, parfois, nous aimons nous plaindre…
Nous avons aussi le droit d’être de grands enfants…
Nous disons que nous voulons mourir : ce n’est pas vrai… nous aimerions avoir plus d’aise…

Et puis nous aimons aussi vous inquiéter…

Un dernier mot : nous savons bien que vous avez bon fond et nous souhaiterions que vous cessiez de vous tracasser à notre sujet plus que de raison…

 

Une vie réussie (fiction) 2018.05.16 :

 

« Je suis née en 1921, peu après la fin de la grande guerre.
Je fus le huitième enfant et la dernière.
Elevée par une ribambelle de frères et sœurs, malgré une vie rude nous avions quasiment chaque jour notre soupe et une tranche de pain.

Le père, phtisique, marmonnait dans son fauteuil. Son tabac et son vin lui suffisaient.
La mère trimait en ronchonnant, du soir au matin et du matin au soir. Il ne se passait guère plus d’une minute sans qu’elle ne se plaigne à tout propos.

Personne n’y prêtait attention : elle était comme cela, c’est tout.

Nous pensions alors, en France, que la ligne Maginot nous protégerait.
Le Maréchal Pétain était ministre de la guerre : rien ne pouvait nous arriver…

Et puis c’est arrivé : 1940 a marqué la fin de ma jeunesse, le glas de mes illusions.
Ma vie serait comme celle de ma mère, comme celle de ma grand-mère, avec ces boches qui revenaient éternellement voler notre pain et nos corps.

J’étais déjà très vieille à la libération et n’attendais plus rien de la vie.

Tout ce temps a passé si vite : nous avons fait la paix avec les boches et les guerres se sont éloignées.
Le progrès ne m’a pas rendu heureuse.

Je ne me sentais utile, comme ma mère, qu’en lavant, frottant, astiquant. J’étais une machine à travailler, à produire du propre, à éplucher, couper, cuire…Je ne pensais pas…Je savais qu’il ne faut rien attendre de la vie.

J’ai mis en garde mes enfants contre les tentations du bonheur, de la vie facile, des ornières du progrès. Une vie sans labeur, une vie sans souffrances n’est pas une vie.

Ils ne me l’auront jamais pardonné. Cela fait bien trente ou quarante ans que je ne les ai plus vus.
Ils ne me manquent pas.

On fait aujourd’hui beaucoup pour les vieux, beaucoup plus que de mon temps. On nous lave, on nous astique, on nous nourrit et on nous propose même des jeux...

Je n'avais jamais été aussi bien traitée. »

Ludovic, le Directeur de l’EHPAD reposa la lettre sur son bureau.
Cette missive de la défunte contredisait point par point le discours général qui avait envahi tous les établissements.
Difficile d’aller contre l’opinion générale : l’indignation balaie tout sur son passage…
Il avait vécu à l’étranger, il savait bien à quel point la France était généreuse avec ses vieux.
L’on était passé d’une faiblesse de moyen à des accusations de crimes contre le grand âge dans cette France coutumière des propos excessifs.

Finalement, l’aspect le plus difficile du métier de directeur était d’affronter cette mythologie et, il le savait, cela ne finirait jamais…

 

Entretien avec le directeur… (fiction) 2018.05.09

 

 

« Bonjour Jean-Marc… »
« Bonjour Monsieur le directeur… »

« Jean-Marc, je voudrais que l’on parle d’un aspect de votre métier : la fonction commerciale… »

Aïe, pensa Jean-Marc, quel rapport avec mon boulot d’animateur ?…

« Voyez-vous, vous organisez régulièrement des activités culturelles, les participations des résidents sont très bonnes, la satisfaction est aussi au rendez-vous, bref, vous faites du beau boulot… »

« Merci » dit Jean-Marc.
Mais où veut-il en venir ?

« Ce beau boulot que vous faites reste dans les murs de l’établissement : seuls les résidents le voient, non ? »

« Euh…oui, » répondit Jean-Marc « et parfois aussi quelques familles viennent participer… »

« En effet » reprit le directeur, « mais c’est à leur initiative, pas à la vôtre, n’est-ce pas ? »

« Euh, oui… » rétorqua Jean-Marc.
Il se sentait mal à l’aise, comme s’il avait commis une faute.

« Ce que je souhaite » dit alors le directeur, « c’est que notre environnement prenne conscience de la qualité du travail fourni en animation, que les résidents et les familles ne le découvrent pas après-coup…Vous me comprenez ? »

« Oui, bien sûr… » dit Jean-Marc.

« Donc l’idée de créer des publi-reportages sur les loisirs et activités des résidents et de les partager à l’extérieur ne vous semble pas incongrue, n’est-ce pas ? »

Son directeur avait toujours l’art et la manière d’amener les gens là où il le souhaitait…

« Et donc les réseaux sociaux, cela vous semble une idée à creuser ? Vous avez bien un profil perso sur FB, non ? »

« Oui, il faudrait que je crée un profil et que je partage photos et commentaires sur FB, c’est cela ? »

« Pas tout à fait » reprit le directeur, « il s’agit surtout de permettre à nos résidents de s’exprimer, de se montrer, d’être si nécessaire des héros du quotidien… et pas seulement de poster une photo avec mention « super atelier gym aujourd’hui » qui générerait 3 like… »

« Donc, il est préférable que je les interroge, que je les invite à s’exprimer à travers une activité, c’est bien cela ? »

« Tout à fait. Notre Ehpad est un spectacle vivant, une multiplication de personnalités singulières…
La plupart des gens pensent que nos vieux n’attendent que leur dernière heure en jouant aux petits chevaux…C’est leur manière de conjurer leur propre vieillesse et c’est faux. La vie de l’établissement doit se mettre en scène et vous en serez le réalisateur…Cela vous convient ? »

« Euh, oui, je comprends »

« Alors » reprit le directeur, « rédigez moi un court projet de 2 pages maxi sur le sujet pour que l’on sache mieux où l’on va… Indiquez également vos besoins matériels…On est d’accord ? »

« Oui, oui… » dit Jean-Marc.

C’était pour lui une autre perspective : il fallait afficher désormais le « sens de la vie en EHPAD » à travers divers épisodes vécus.
Finalement, pensa-t-il, l’animation sort de son « pré-carré » et s’offre aux yeux de tous.
Ce n’est peut-être pas si mal…

 

Madame se meurt… (fiction) 2018.04.11 ...

 

« Madame se meurt » : c’est ainsi que s’autoproclamait, dans le plus grand secret avec elle-même, Elise.
Le temps avait fui, irréparable.
Elle était au seuil. Elle allait franchir le passage.
Son corps l’avait abandonné avec élégance, langueur, quasiment sans douleur.
Quel bonheur.
Pour l’instant, l’esprit fonctionnait bien, en autopropulsion. Un peu de sang et d’oxygène suffisaient.
Elle le sentait, c’était transitoire.
Comment cela se produirait-il ?
Y aurait-il une dernière pensée, qui s’afficherait comme éternelle ?
Ou plutôt une rupture dans cet enchaînement logique ?
Ce serait soudainement une tombée dans le noir…
Un linceul plat et sombre se déposerait, fugace et éternel…
« Fugace et éternel » Quel oxymore…pensa-t-elle…

Le mourant (néologisme : verbe d’action puisque rien n’est terminé) ne connaît pas les théories : choc, incrédulité et autres petits marchandages…
Si « saisir » n’est pas toujours « comprendre », comprendre n’est pas toujours accepter. Cela, Elise en était convaincue.

Ces théories, pensait-elle, c’est pour les autres, ces vivants qui « prennent soin de toi », qui « t’accompagnent »…comme si ils avaient la mission de te déposer quelque part…
Ils ont besoin de croire, de se rattacher.
Ils ont besoin d’essentiel…

C’est si dur pour eux, pensait Elise. Pauvre petite personne en blanc, tristement enjouée…
Elle ne peut faire grand-chose de sa tendresse et de son affection (ce n’est pas professionnel).

Grand Dieu, comment en était-on arrivé là ?
Quelle pression avait-on mis sur les épaules de ces jeunes, quel effroi leur avait-on transmis ? Dans quel but ?

Mieux servir les mourants ?...
Décidément, Elise ne croyait plus en rien.
Et, c’était bien, vous ne pouvez pas savoir à quel point sourit-elle intérieurement…de ne plus croire en rien quand le temps est venu…

Nous les mourants, ce n’était pas notre vœu : la compassion n’honore que ceux qui la portent.
Elle ne nous sert point, nous, les mourants ou plutôt elle ne m’aide pas, moi, pensait Elise. Les hommes en blanc l’ignorent, mais pour certains d’entre nous, elle nous fait même injure…

Non, elle le voyait bien, stages après stages, réunions après réunions, soutiens psychologiques après soutiens psychologiques, rien ne marchait vraiment pour tous ces aidants, professionnels ou non.

Cela n’était pas rien : ils en portaient les stigmates et de temps à autres la croix…
Dans quel purgatoire allaient-ils finir si on ne leur disait rien ?
Comment cela se terminera-t-il si ce qu’ils croient, ce qu’ils ont appris les « empêchent à eux-mêmes » pensait Elise…

Le mourant assumera donc la détresse de son aidant. C’était écrit. C’était la loi des hommes, leur manière d’honorer leurs ascendants.

A quel prix ? pensa Elise. C’est du cash, jour après jour.
Ils ne tiendront guère, c’est intenable…
Ils vont se consumer de l’intérieur…

Elise a une chance inouïe : rien ne transparaît. C’est comme un coma. Tes yeux sont fixes, l’oxygénothérapie te dope,…
La fin de la nutrition entérale, ça c’est une bonne chose. Ton corps résistait trop. Cela te faisait mal à l’encéphale…

Ils ne peuvent te saisir. Toi tu les vois, comme sur un grand écran.
Certes, il y a un léger halo quand tu les aperçois, un léger écho quand ils parlent.

« S’empêcher à soi-même »…C’était la bonne formule.
Ils s’empêchaient à eux-mêmes de te sentir mourir. Et le pire, c’est qu’ils savaient qu’ils n’y pouvaient rien et qu’en outre cela les affectait au plus haut point.

« S’empêcher à soi-même », s’empêtrer dans des contradictions, fermer les yeux quand il faudrait les ouvrir, se punir de la mort d’autrui, et bien d’autres choses…Tel était donc le dessein conçu pour les aidants ?

Elise avait été abandonnée au début du XXe siècle. Elle avait eu la chance d’être recueillie par un couple d’instituteurs.
Lui, le Maître, lui avait offert la musique et la peinture, et elle, la Maîtresse, les lettres et la logique.
Elle leur avait laissé névroses et autoritarisme, illusions et tourments…

« A 7 ans, on peut faire des choix. » Elle ne l’ignorait pas.

Quelle bénédiction que d’avoir été abandonnée…
Et pourtant, tous les anciens de l’orphelinat « s’empêchaient à eux-mêmes » de vivre.
Quant aux légitimes (celles et ceux avec de vrais parents), à l’âge adulte ils faisaient de même, toujours obsédés à l’idée qu’un parent ait pu causer avec déterminisme leur effroi, leur impuissance face au monde.

Faire son malheur soi-même est une chose, pensait Elise, l’attribuer à ses géniteurs en est une autre.

Nous n’avons pas de compte à régler. Il n’y en a jamais eu.
Telle devrait être la première loi de l’âge adulte. Et personne ne pourrait y échapper.
Si les religions devaient établir un péché fatal, ce serait l’attribution.

Un cri étouffé : mon dieu, elle a cessé de respirer…

« Madame se mourait, Madame est morte » telle fut l’épitaphe que se décerna, elle-même, Elise.


COMMENTAIRES :

Une histoire est une histoire.
Celle-ci met en exergue la souffrance des aidants (nous nous cantonnerons au secteur gérontologique – une vie bien remplie est difficile à quitter mais nous ne saurions parler de celles qui s’interrompent brutalement, avant que l’heure ne vienne.).
Cette souffrance est réelle, authentique.
Mais se fonde-t-elle vraiment sur des postulats professionnels ? Et si oui, lesquels ?
Ne pas souffrir en accompagnant serait-ce (secrètement) faire injure aux morts ?
Qu’est-ce donc qu’accompagner un mourant ? Quelle est la posture la plus digne, la plus professionnelle ?
Celle qu’on croit ? Et si elle fait mal, en serait-elle plus digne ?
Toutes ces questions-là sont intimes, secrètes. Nous avons, nous, la chance d’avoir du temps.
Du temps pour saisir, un cœur pour comprendre.
Nous n’avons pas de leçons à donner.
Nous n’avons que des questions pour que celles et ceux qui, affectés par un légitime désarroi, trouvent la force de se répondre plutôt que de se répandre.

Oui, soigner et accompagner le grand âge est une mission dont l’on peut être fier. Ne prenons pour argent comptant que ce qui nous apparaît trouver un écho essentiel en nous.

Bon appétit (fiction) : 2018.03.07

 

Les transmissions commencent dans l’EHPAD.
«Melle Louise n’a encore rien mangé ce matin… » dit Eugénie. « Cela va bientôt faire un mois qu’elle ne s’alimente quasiment plus…Que faire ? On a tout essayé : les mixés, les compléments, lui tenir compagnie,…mais rien ne marche… »

Eugénie, comme le reste de l’équipe était inquiète. Elle savait que la dénutrition s’installait et que les conséquences à court terme étaient très inquiétantes.

« Moi, l’autre jour, j’ai rajouté un peu de sucre à la compote, elle en a mangé deux cuillerées. Je lui ai dit que c’était bien… »

Rachel aussi était inquiète : elle entourait Mme Louise d’affection, faite de petits chantages à l’assiette…

« Et vous connaissez la cause de ce changement ? » demanda Isabelle, la Psy.
« Ben non, on lui a demandé ce qui l’attristait et elle a répondu : rien… »
« On aura du mal à régler cette question si on n’en méconnaît les cause, non ? » reprit Isabelle.
« Centrons-nous sur l’objectif » reprit le Medco. « Ce que nous voulons, c’est que la dénutrition cesse avant toute chose. Avez-vous des idées ? »
Un ange passa sans la salle de réunion.
« Comment cela se passe le matin, quand vous lui apportez le plateau ? »
« Eh bien elle ne boit qu’un peu de thé et ne touche pas au reste… »
« Bon, eh bien supprimez le reste, ne lui apportez qu’un thé… »

L’équipe sursauta. On savait le Medco bizarre, mais pas à ce point…

« Mais elle va mourir… »
« C’est possible » dit le Medco « surtout si on ne sait pas l’aider à recréer du plaisir pour se nourrir…Mais le manque peut générer le désir, non ? »
« C’est risqué… » osa Eugénie.
« Pas plus que ce que vous faites… » rétorqua le Medco. « Si vous réussissez à la faire manger en dansant ou en priant, je n’ai rien contre… »
« C’est tout ? »
« Non, faites-lui savoir que comme elle ne souhaite pas s’alimenter, nous partagerons désormais son repas avec les autres résidents… »
« Mais on a pas le droit… » renchérit Eugénie.
« On a le droit de le dire… » rajouta le Medco « nous avons désormais les moyens techniques pour que cela ne se transforme pas en catastrophe. »
« Mais vous pensez vraiment que cela marchera ? » demanda Rachel.
« Non » dit le Medco, « je l’espère… »
« Donc on la prive de repas ? »
« On lui fait savoir que si elle ne désire pas manger, il vaut mieux que la nourriture aille vers autrui… c’est tout. Je comprends que cette approche vous surprenne, elle est paradoxale. Et si vous avez mieux… »
L’équipe n’était vraiment pas « chaude ».
« Cela ne marchera pas si l’équipe n’est pas convaincue » pensa le Medco.
« Je voudrais que nous inversions le jeu relationnel : jusque-là, nous allons de rodomontades en rodomontades pour lui faire avaler 15 grammes de nourriture. Cela fait 1 mois que ça dure et son état s’aggrave. Nous serons contraints comme je vous l’ai dit d’envisager une sonde nasogastrique ou une hyperalimentation intraveineuse sous 72H00. Cela nous laisse un peu de temps pour expérimenter, non ? »
« Donc, la privation pourrait être une voie pour qu’elle s’alimente à nouveau ? »
« Oui, il sera nécessaire aussi de lui proposer des activités ludiques individuelles : le rire ouvre l’appétit. Ca, Isabelle, ce sera votre job…et rajoutez aussi un petit verre de vin rouge. Ne l’oubliez jamais “Le Créateur, en obligeant l'homme à manger pour vivre, l'y invite par appétit et l'en récompense par le plaisir*.”»

*Brillat-Savarin

 

Le vieux chandail (fiction) 2018.02.14 ...


« Ah voilà, on a encore mis ce vieux chandail à ma mère alors qu’elle en a de bien plus beaux » s’exclama Alexandra, la fille de Mme F.

L’équipe était habituée : c’était le même rituel à chaque visite.
Rien n’allait, la chambre était toujours trop sale, la nourriture pas fraîche, quant au linge…

« Ne le prenez pas pour une négation de votre travail… » avait dit le directeur.
« En fait, c’est sa manière à elle de nous montrer qu’elle n’a pas abandonné sa mère et qu’elle s’en occupe mieux que nous…Vous le savez bien, ces attitudes de compétition sont fréquentes…. »

« N’empêche, » dit Héloïse, « ça fait toujours mal, si peu de reconnaissance »…

« Oui » rétorqua le directeur, « cela peut faire mal, mais vous savez aussi bien que moi que ce n’est qu’une égratignure…Cette dame préfère être en compétition avec nous plutôt qu’en coopération. Et, croyez-moi, Mesdames, ce n’est pas faute de lui avoir expliqué… »

« Donc nous sommes condamnées à subir son mauvais caractère et ses remarques acerbes ? » répliqua Héloïse.

« Condamnées ? » dit alors le directeur, « vous pensez que le fait que les familles ou les aidants soient imparfaits c’est une condamnation ? »

« Non, pas tout à fait » concéda Héloïse…

« Vous avez le choix de vous voir en victime ou celui de voir une famille qui n’arrive pas à trouver sa place, une famille qui n’a pas conscience des conséquences de ses propos sur votre sensibilité… » dit alors le directeur.
Catherine, l’IDEC, intervint : « Oui, en fait ces remarques ne devraient pas nous blesser mais plutôt nous alerter… »

« Absolument » dit alors le directeur, « je me fais fort à chaque rencontre avec les familles d’évoquer directement ou indirectement la manière dont elles doivent faire des remarques. C’est pourquoi nous avons mis en place le cahier de remarques et suggestions. C’est facile de râler, c’est plus délicat d’écrire et signer, non ? »

« Oui, » dit Catherine, « et pour les plaintes récurrentes, continuer de les voir comme des symptômes et non des reproches…Finalement l’adaptation des familles à l’Ehpad est parfois plus difficile que celle des résidents… »

Héloïse éclata de rire. « Pas faux » dit-elle.

« Je vous le rappelle souvent » dit le directeur, « la qualité de votre travail et de votre engagement ne doit jamais être remis en cause par l’anxiété d’un visiteur, tout le monde est bien d’accord avec ça ? »

« Oui » répondirent en chœur tous les membres de l’équipe.

« Donc, je résume » dit alors Cathy « les mini-colères de certains visiteurs sont pour nous des symptômes d’une mauvaise adaptation et la qualité de notre travail n’est pas remise en cause par ces propos. »

Ainsi se termina la réunion : 2 idées simples, souvent évoquées, souvent répétées sont généralement facteurs de cohésion et remontent souvent le moral des troupes.

Ainsi vont les vies en Ehpad…

 

Aphorismes 2018.01.31

Il est parfois difficile d’exprimer ce que l’on veut dire en peu de mots.

La vertu des aphorismes est donc celle-là.

Nous vous proposerons donc, de temps à autre, quelques maximes en espérant qu’elles pourraient vous être utile.

 

L’on perçoit souvent les failles dans le raisonnement d’autrui mais l’on peine souvent à percevoir les nôtres.


Le pardon conditionne-t-il l’oubli ou, au contraire, c’est l’oubli qui mène au pardon ?


Il faut avoir une vie bien frivole pour accéder à la sagesse…


Si l’intérêt que nous portons au monde ne faiblit pas, l’intérêt que le monde doit porter à nos désirs ne cesse de croître avec un corollaire inquiétant : nous ne serons jamais la somme de nos désirs...

 

Réseaux sociaux : gagner en audience serait-ce perdre en essence ?

 


Plaintes du matin à l'EHPAD (fiction) 2018.01.03


« A mon âge, on ne vit plus, on survit à peine » murmura Madeleine.

La chambre de l’EHPAD était spacieuse et baignée de soleil.
Virginie, l’aide-soignante, ne savait que dire.
Elle s’habituait peu à peu à ces plaintes, lancinantes, des résidentes.

« Ne pas nier ce qu’elles disent ressentir » avait dit la formatrice.
« Ne pas se précipiter vers un mais-non, mais-non, trop fréquent dans la bouche des soignants. »

Elle laissa donc quelques secondes s’écouler. Elle ne pouvait pas non plus passer à côté, faire comme si de rien n’était.

« Vous ne vous sentez pas en forme ce matin ? » demanda Virginie.

« Je ne me sens jamais en forme : je me couche fatiguée et je me lève fatiguée…Vous savez ma petite, ce n’est vraiment pas drôle de vieillir… » répliqua Madeleine.

« Vous serez fréquemment confronté à de la tristesse ou de la colère » avait dit la formatrice. «Le mieux que vous ayez à faire, c’est de l’accepter, de l’intégrer comme un élément incontournable des relations que vous aurez avec vos résidents. Surtout, n’en prenez pas ombrage : ce n’est pas une critique de votre travail…. » avait-elle rajouté.

Virginie le savait : il fallait lutter de la bonne manière contre ce spleen que certains résidents transmettaient aux équipes. La sensibilité ne doit pas conduire à être triste pour eux mais plutôt à échanger sur ce qu’ils ressentent.

« Vous voulez dire qu’il y a rarement de bons moments, c’est bien cela ? »

« Oui, je veux dire que ce n’est pas drôle de mourir un peu chaque jour, de s’en aller par petits bouts… » murmura Madeleine.

"Pensez-vous que nous pourrions faire mieux, enfin, je veux dire, pensez-vous que je pourrais davantage vous aider ou vous soutenir ?" demanda Virginie..

"Non, ma petite, vous n'y pouvez rien... C'est le temps qui passe et repasse sur nos vieux corps et vous ne sauriez le stopper, n'est-ce pas ?"

"Vous avez raison, Madame, je ne peux arrêter le temps.Je peux simplement essayer de faire en sorte que les moments que nous passons ensemble vous soient le plus agréable possible ..." répondit Virginie.

"C'est vrai, et pour tout vous dire, je me sens bien avec vous, Virginie, vous êtes mon petit rayon de soleil..."

"Merci Madame" dit Virginie.

C'était donc cela, chaque jour trouver les mots accepter la tristesse et s'orienter vers le présent.Il n'y a là rien de désespérant, pensa alors Virginie.

C'est peut-être cela, le plus bel aspect de notre métier.

C'est peut-être cela, savoir accompagner le grand âge...

Sévère coup de blues et self-bientraitance (fiction) 2017.12.27 ...

 

C’était fini. Ce matin, elle n’avait pas pu sortir du lit.
Ces dernières semaines, ses réveils étaient devenus extrêmement difficiles.
Elle avait eu de plus en plus de mal à trouver le courage de se lever.
Désormais, elle était à la croisée des chemins.

Je les hais tous et toutes. J’exècre les vieillards…

Ces pensées automatiques étaient plus fortes qu’elle. La haine balaie tout : elle croît et semble ne jamais pouvoir cesser.

Elle l’avait pourtant appris à la Fac de médecine, la néoténie, cette vulnérabilité du nourrisson, peut le conduire plus tard, bien plus tard, à attribuer à autrui cette peur fondamentale et donc à le haïr.

Avait-elle donc fait semblant ces 20 dernières années ? Avait-elle fait semblant d’être sensible à leurs douleurs ? Avait-elle fait semblant d’éprouver de la compassion ?

Ce n’était donc pas la peur de la vieillesse, des rides, des muscles qui s’affaissent ?
Ce n’était donc pas la peur de la mort, qu’ils nous jetteraient peu ou prou au visage ?

Et les autres, dans l’équipe, pensaient-il tous la même chose ? Partageaient-ils cette haine secrète ? Tentaient-ils constamment de la surmonter ?

Ses jambes refusaient de bouger. Elle ne se sentait pas le courage d’appeler l’EHPAD. Elle ne pouvait plus lutter. Il fallait que cela sorte.

« Je les maudis tous » se surprit-elle à dire à haute voix.

Elle réussit à s’asseoir et saisit une gitane. Ses mains tremblaient.

Comment en suis-je arrivée là, se demanda-t-elle. Pourquoi détester autant ceux que j’avais choisi de protéger ?

 

Elle ferma les yeux et se concentra sur son état. Elle visualisa cette détestation comme une gigantesque planète en feu hantée de vociférations, de cris, de plaintes....
Elle restait là, à l’observer, comme on regarderait un film d’horreur.

 

Petit à petit, cet univers s’élargit, les rugissements de haine s’affaiblirent et devinrent des cris d’oiseaux. Les croassements cédèrent la place aux piaillements…La planète devint une étincelle…

Il était temps de faire un feedback…

Sa raison lui dit : « Tu as eu quelques échecs ces derniers temps, tu as aussi un peu trop pensé à l’euthanasie, c’est peut-être toi, le gériatre, que tu détestes finalement, non ? »

Son psy intérieur lui dit alors : « Néoténie, et puis quoi encore, pourquoi pas vengeance divine ou malédiction ? Tu sais bien que la connaissance de soi est le meilleur rempart et tu n’es pas si malhabile dans ce domaine, non ? »

Elle se dit alors que cette animosité envers ses patients n’était qu’une mauvaise interprétation, qu’une erreur de jugement, qu’un habillage hâtif de ses déceptions antérieures…
Elle se dit que pour contrer son impuissance parfois à ce qu’ils aillent mieux, son esprit l’avait automatiquement dirigé vers cette rancœur…

Oui, cela me rend triste, cela me met en colère de ne pouvoir faire plus ni mieux…Je dois prendre garde aux conséquences : elles sont tragiques, j’ai failli m’y perdre…
Oui je dois pouvoir gérer beaucoup mieux ma frustration : ne pas mettre la barre trop haut, ne pas imaginer pour eux ce qui n’est pas réaliste…

Mon humeur dépend de moi, de ma capacité à rester ou redevenir réaliste dans mon métier.
Ce job, je le fais bien. Tout le monde le sait…

Tout d’un coup, elle eût faim. Deux bonnes tartines et un café terrasseraient ces trois dernières semaines pendant lesquelles elle avait laissé s’installer l’amertume.


Elle pensa que, finalement, pour être self-bientraitant, il était nécessaire de savoir apaiser le trouble et de chercher les bonnes raisons, les bonnes intentions, celles que l’on partage dans ces métiers.

Et elle les avait retrouvées…Jamais de sa vie elle n’avait mangé d’aussi bonnes tartines.

COMMENTAIRES ANFG
Oui, la relation d’aide peut parfois produire des pensées déraisonnables, de celles que l’on ne peut, ne veut ou ne doit partager.
Oui, nous avons besoin de self-bientraitance, d’observer ce que nous ressentons et de revenir à nos fondamentaux : nous n’avons pas choisi ces métiers pour leur facilité ou pour l’indifférence.
Nous n’ignorons pas que nous sommes exposés à la culpabilité parce que nous voulons toujours proposer le meilleur à autrui.
Nous n’ignorons pas la tentation parfois forte de désigner des coupables.
Cela ne nous sert pas.
Oui, il ne faut avoir de cesse de chercher comment apaiser les tourments que fabriquent nos expositions à la faiblesse d’autrui…
« Bienveillance bien ordonnée commence par soi-même » tel pourrait être le premier adage.

 

Maison de retraite, pourquoi pas ? (fiction) 2017.12.21

L’annonce de son médecin fut brève, comme à l’accoutumée.
Elise s’y attendait et, d’une certaine manière, s’y était préparée.
A quoi bon rester chez soi pour vaquer du lit au fauteuil et du fauteuil au lit ?

Et puis, à la maison, les personnels changent tout le temps. Au moins, dans la maison de retraite, elle aurait un personnel fixe.

Pourquoi s’attacher à un chez soi qui n’est plus que le reflet d’une vie disparue ?
Pourquoi s’exposer à des objets qui vous rappellent constamment autrefois, quand c’était possible, quand votre corps déambulait, voletait légèrement entre les meubles, les statuettes et les miroirs ?

Il est un temps où la vie que l’on rajoute aux années n’est souvent qu’une existence routinière.
Lorsque le corps décline, chaque jour amène son lot de mauvaises surprises.

L’on est pourtant quelquefois heureux et surpris d’entendre encore sa voix, de pouvoir légèrement bouger le bras gauche. Mais c’est un petit bonheur qui ne dure guère,…

Même l’appétit n’est plus là : les mets les plus fins deviennent transparents, inodores, difficiles à garder en bouche. On craint même qu’ils vous étouffent…

Bien sûr l’on rit encore, parfois, par lassitude parfois par surprise. Mais le cœur n’y est plus.

Non, ce n’est pas insupportable, c’est juste un peu lassant de savoir que plus l’on avance, plus l’on meurt par petits bouts.

On se croyait invulnérable, inattaquable, l’on peinait à imaginer cette longue vie d’agonie qui s’installerait en catimini.

On se trompait, on se mentait, on se disait qu’avec de la volonté…

Ce n’est pas un naufrage, c’est une lente noyade, un glissement imperceptible, jour après jour, vers un destin froid, identique pour tous.

Personne ne veut le savoir : ce serait trop alarmant. Il vaut mieux croire qu’accompagner le grand âge est une dévotion heureuse, et je me garderai bien de les contredire.

Je me suis débarrassée des descendants avec une assurance décès. Leur convoitise m’injuriait.
Qu’ils attendent. Moi je n’attends plus : le temps m’accompagne et c’est lui qui décidera.

Une personne de la maison de retraite est venue me voir. Elle semble très affable et m’a même proposé, dès mon installation, un service de lecture en chambre proposé gracieusement par des étudiants de la Sorbonne. Quelle bonne idée.
Je garderai les yeux mi-clos, bercé par le son et le souffle de cette jeune voix qui lira avec la couleur de son époque les textes que nous ont transmis nos aînés. De bons moments en perspective.

J’espère juste qu’ils ne me poseront pas trop que questions sur mon passé. Ils ne savent pas que c’est indécent. Cela m’appartient en propre et je préfère l’évoquer seule, au détour d’une pensée ou d’un souffle.

Il y a même un atelier d’écriture. Je ne sais si je m’y rendrai, je suis tellement habituée à la solitude, à mes soliloques programmés. L’empathie meurt aussi un peu avec l’âge et nous n’avons plus guère de tendresse que pour les animaux.

Sont-ils plus heureux, ceux qui perdent la tête ?

C’est un peu gênant de vieillir en mauvaise santé pour tout vous dire, de perdre ce sentiment d’éternité dont on n’avait pas conscience.

« Elise, vous ronchonnez encore intérieurement ? » reprit son médecin.
« Non, cher ami, mon esprit s’égarait un peu. C’est une bonne suggestion la maison de retraite. Je crois même que je vais y trouver des avantages particuliers ».

« Et oui, une nouvelle vie, de nouvelles habitudes mais pas de nouvelles névroses, vous avez passé l’âge » rétorqua le toubib.

« C’est promis » dit malicieusement Elise.

Ainsi changea-t-elle de vie avec cet optimisme qui était son compagnon d’effort depuis tant d’années…
Qu’ils sont sots, pensa-t-elle soudain, ceux qui imaginent ce changement comme une perte… Qu’ont-ils donc à perdre ?